L’appel du large

Le téléphone a sonné un après-midi du mois d’août, alors que la jeune femme reçoit une scène inhabituelle dans son esprit. Elle ne décroche pas tant elle est absorbée par sa vision. Elle se voit dans l’océan avec une queue de poisson. La liberté qu’elle ressent alors, est indescriptible. L’image disparaît dès qu’une angoisse émerge.

 

Désorientée, la jeune fille s’assoit sur son fauteuil en forme de coquillage. Elle collectionne beaucoup d’objets qui ont un lien avec l’eau comme des poissons, des coquillages, des tableaux avec des paysages marins… Sa maison est construite aux abords de la plage. S’en éloigner était un supplice. Comme un aimant, tout son être est attiré par cette masse. Une baie vitrée a été posée sur toute la façade, vue sur la mer… Son regard plonge sur l’horizon qui l’appelle à tout instant.

 

Une envie irrésistible la pousse vers cette eau en mouvement. Elle se lève puis ouvre la porte fenêtre, ses yeux bleu intense toujours dirigés vers le large. Son coeur se met à frémir. Cette sensation qu’elle ne peut contrôler la secoue. Elle fait quelques pas sur la terrasse en bois puis s’engage dans les escaliers. Elle marche pieds nus sur le sable chaud. Elle s’approche du liquide translucide, toujours dans ses pensées.

 

Aussitôt, une déflagration retentit. Surprise, elle cherche d’où cela pourrait venir.

 

— Couche-toi ! hurle une voix d’homme.

 

Sans réfléchir, la jeune fille plonge au sol, la peur au ventre. Elle cherche un endroit pour se protéger. Seul un gros caillou se trouve à la limite de l’herbe. Elle se met à ramper malgré ses tremblements. Au loin, une bagarre fait rage. Elle entend des explosions, toutes sortes de bruits étranges mais qui ne la rassurent pas. Puis plus rien. Elle reste là un moment. Tétanisée de peur, les membres de son corps restent figés sur place.

 

— Tout va bien ? Rien de cassé ? se renseigne un homme aux long cheveux bleus.

 

Elle sursaute et se retourne d’un bond.

 

— Je ne te veux aucun mal, reprend-il, pour la rassurer avec un sourire d’ange.

— Qui êtes-vous ? lui demande-t-elle sèchement et toujours sur ses gardes. Vous me connaissez ?

— Mon prénom est Marveen. Je suis un jeune sorcier. Nous nous sommes connus lorsque tu étais toute petite avant que tu ne viennes vivre sur terre.

— J’ai toujours vécu sur terre. De plus, je ne vous connais pas ! D’où venez-vous ?

— De l’océan !

— Que s’est-il passé ?

— Un homme t’a retrouvé… Circé, tu es en danger. Il faut que tu retrouves ta vraie nature !

— Comment connaissez-vous mon prénom !

— Je te l’ai dit, je te connais depuis ta naissance. Je suis là pour t’apprendre à te défendre.

— Mais de qui ? Et comment puis-je me défendre !

— Je t’expliquerai ça plus tard, le plus urgent c’est que tu saches qui tu es.

 

Marveen s’avance et s’assoit au bord de l’eau. Une scène inimaginable se déroule devant elle. Une queue de poisson émerge. Les petites écailles d’un bleu turquoise l’éblouissent. Elle n’en revient pas. Circé regarde un coup le jeune homme puis la queue qui remplace ses jambes. Il l’invite à faire de même. Mais rien ne se produit. Il en cherche la raison…

 

— Je viens de comprendre pourquoi tu ne te transformes pas, lance l’homme sirène. Tu t’es mise une protection à la demande de tes parents.

— Comment sais-tu cela ? Moi même je ne m’en rappelle pas !

—  N’oublie pas, je suis sorcier et je peux me connecter à toi.

— Tu me fais peur…

— Fais ce que je te dis et tes peurs s’envoleront.

 

Il lui demande de fermer les yeux et de respirer lentement, de se détendre.

 

—  Mets ta conscience en ton coeur, murmure-t-il, avec une voix douce et ensorcelante. Laisse-toi aller, tu ne crains rien. Continue de respirer lentement pour ralentir le battement de ton coeur.

—  Un mur s’impose à moi, je ne peux pas continuer.

—  Toi seule peut le détruire.

—  Comment ? Je ne sais pas faire ça !

—  L’intention, Circé… Du moment qu’elle est pure. Aie l’envie de détruire ce mur, visualise-le.

 

Elle se détend en inspirant et expirant lentement. Aussitôt que le mur tombe, une multitude d’informations se bousculent dans son cerveau. Sa tête tourne tellement qu’elle en a le vertige. Des larmes montent rapidement. Ses émotions sont intenses, elle ne sait pas comment les contrôler. Marveen s’aperçoit que la jeune fille est en détresse. Il pose sa main sur son coeur et lui envoie une lumière d’amour ce qui la calme aussitôt.

 

Les émotions, les sensations sont nouvelles pour la jeune femme. Elle n’arrive pas encore à mettre des mots tellement c’est confus.

 

 

—  Mes jambes, hurle-t-elle.

—  Laisse-toi aller, Circé. Ne bloque surtout pas le processus.

 

Marveen lui masse la nuque pour la détendre. Elle regarde le phénomène se dérouler sans rien faire. Une queue recouverte d’écailles de couleur or se forme devant ses yeux. Une autre partie de son corps se transforme. Ce sont ses cheveux.

Le jeune sorcier observe cette métamorphose sans broncher. Les cheveux châtains de la jeune femme deviennent une longue chevelure ondulée d’un blond doré avec des mèches argentées. Sa beauté telle une déesse le foudroie. Elle s’étudie avec beaucoup de surprise. Elle touche ses cheveux qu’elle venait de mettre sur le côté droit et les caresse. Ils sont doux et soyeux. Marveen la fixe sans pouvoir sortir un seul mot de sa bouche.

Quelques minutes passent… Il réagit enfin.

 

—  Euhhhh ! Il faut passer… à la suite, balbutie-t-il.

 

Il l’invite à le suivre dans l’océan. Il plonge dans cette eau froide et sort sa tête de l’eau.

 

—  Comment je fais moi pour respirer là-dedans ? l’interroge Circé.

—  Comme quand tu respires sur terre. Laisse faire. Tu as une double constitution. Tu as des poumons pour vivre ici mais également des branchies pour te déplacer dans la mer.

 

Elle rampe et le rejoint. Ils plongent ensemble. Elle agite sa queue pour avancer. Elle est surprise par la rapidité pour avancer.

 

—  Tu peux ralentir, lui lance Marveen en rigolant. Remue moins vite ta queue.

 

Il décide d’aller dans une grotte où il pourrait enseigner sans attirer l’attention des malfrats.

 

—  Suis-moi, Circé, l’appelle-t-il.

—  Je peux parler aussi dans l’eau, s’étonne-t-elle.

 

Elle nage derrière le sorcier, sans le perdre de vue, émerveillée par ce qu’elle voit. Marveen s’arrête. La jeune fille, rêvassant, fonce dans le jeune homme. Honteuse, elle n’arrête pas de s’excuser ce qui amuse son ami.

Ils rentrent dans une ouverture sur un pan d’une montagne. En sortant la tête de l’eau, elle voit une grande salle sombre. D’une main, Marveen allume la pièce.

 

— Nous allons pouvoir travailler tranquillement, dans l’eau et sur terre, lance-t-il.

 

Il commence par lui apprendre à utiliser son intention la base de tout en faisant de petites magies toutes simples. Il s’aperçoit qu’elle a une grande faculté d’apprendre. Puis, il lui montre comment créer une tornade dans l’eau. Elle en forme. Contente de son exploit, elle lâche un peu sa concentration. Marveen voit que le phénomène se dirige vers eux. D’un coup, il se met à sauter sur la jeune fille pour l’écarter de son chemin. Ils se regardent et piquent un fou rire. Beaucoup de ratés se produisent au début. Mais elle persévère les jours suivants.

 

— Je dois encore t’avouer la vérité qui t’a été cachée concernant tes parents, commence Marveen. Ils sont les roi et reine des sirènes et donc toi tu es la princesse.

 

Circé le fixe avec des yeux écarquillés.

 

— Celui qui veut ma mort souhaite nous évincer et monter sur le trône !

— Oui

— Qui est ce ?

— Un homme du peuple qui est un peu plus âgé que ton père. Il a caché qu’il était un grand sorcier. La jalousie et le pouvoir l’ont rendu fou.

 

Circé est très puissante, encore plus que ses deux parents réunis. Dès que Marveen affirme qu’elle est prête, elle rend visite à son père et sa mère qui habitent à quelques pâtés de maisons de chez elle.

 

— Je sais qui je suis, leur annonce-t-elle, sans détour. Il est temps que vous repreniez votre place. Marveen le fils de votre sorcier m’a appris tout ce que je devais savoir. Maintenant je peux protéger le royaume des sirènes contre ce truand. Faut espérer que le royaume aille bien. Vous n’avez plus de nouvelles depuis des années.

— Tu te trompes, mon enfant, rassure le roi. Nous avons toujours été en contact avec notre peuple grâce au père de Marveen. Il vient nous voir depuis le début en se rendant invisible pour ne pas se faire repérer. Il nous informe des événements dans la cité et  nous lui donnons les consignes.

— Je ne l’ai jamais vu ! s’étonne-t-elle.

— Normal, il venait les nuits pendant que tu dormais.

— Très bien ! allons-y ! nous devons faire notre devoir.

 

 

Elle leur demande de la suivre. Ils rejoignent Marveen sur la plage puis plongent. Circé nage sur les pas des trois sirènes qui connaissent le chemin de leur pays sous-marin.

 

Le peuple les reconnaît et hurle tous ensemble : “Vive le roi, Vive la reine, Vive la princesse”.

Circé retrouve ses appartements où elle n’avait vécu que les deux premières années de sa vie. Ses parents lui demandent de ne surtout pas sortir sans escorte, mais la jeune fille est indépendante et ne veut écouter que son coeur.

 

Ne connaissant pas son empire, elle file à l’anglaise pour y faire une petite visite. Tout y est merveilleux. Sur la place, des enfants s’amusent, elle s’incruste et rit avec eux. Les adultes font la révérence. Circé les invite à stopper en montrant que ça la met mal à l’aise. Elle ne se sent aucunement plus haut qu’eux au contraire, pour elle, ils sont avant tout comme elle. Son devoir est de les protéger et certainement pas de profiter d’eux. Elle compte bien respecter leur libre arbitre et leur choix, du moment qu’ils ne mettent pas la cité en danger.

 

Marius apprend par l’un de ses sbires que les souverains sont de retour avec leur fille. Ce qu’il ne sait pas c’est que cette dernière avait appris à se défendre. Il attend quelques jours. Il envoie les soldats qui sont de son côté.

 

Circé s’entraîne avec Marveen quand soudain elle ressent le danger. Elle prévient par télépathie ses parents ainsi que le grand sorcier. Ils sortent tous du palais et voient une dizaine de taches noires au loin se diriger vers eux.

 

Les soldats du royaume s’occupent d’eux jusqu’à ce que le danger soit écarté. Circé regarde le combat le cœur serré. La mort d’un être vivant la répugne peu importe de quel camp il faisait parti. Le calme revient enfin.

 

— Circé, il faut se préparer, annonce Marveen. Marius ne va pas en rester là.

— Ma chérie, tu dois te cacher dans un endroit sûr, intervient la reine, inquiète. Tu peux y perdre la vie.

— Mère, je sais me défendre et de plus je suis plus forte que vous tous réunis. Je ne vais sûrement pas m’éclipser une nouvelle fois. Mon peuple a besoin de moi, tout comme vous tous.

La souveraine sait que sa fille avait raison. Elle seule peut vaincre cet homme devenu un sorcier des ténèbres. Il avait en effet trouvé un grimoire de magie noire enseveli sous des gravats dans le fond d’une grotte, il y a déjà quelques années, et qu’il avait eu donc tout le loisir d’étudier.

 

Ne voyant pas revenir ses hommes, il se met en route en direction de la cité. Il utilise une magie pour dissimuler sa présence. Seule Circé sent l’énergie de cet homme.

 

— Il est là ! lance-t-elle.

— Comment ça ? interroge Marveen. Je ne perçois nullement son essence !

— Il a dû se camoufler grâce à une invocation, informe le père de ce dernier.

— Que les soldats n’interviennent pas, ordonne Circé. J’y vais seule.

— Circé ! hurle sa mère. Nonnnn !

— Mère, je sais ce que je fais, aie confiance en moi comme je l’ai vis à vis de moi.

— Sois prudente ma fille ! conclut son père.

 

Elle nage et sent la présence de Marius. Une lumière intense sort de ses mains et éclate sur l’écran transparent du renégat. Sa surprise est grande. “Comment a-t-elle pu savoir où je me trouve !” pense-t-il.

 

Il ôte sa protection. La jeune sirène le voit enfin pour la première fois.

 

— Enchantée de faire ta connaissance, annonce Circé. Rends-toi !

— Jamais ! Tu vas périr !

— Réfléchi bien mon cher. Ton ego est devenu le maître. Tu peux encore l’apprivoiser. Tu peux changer. Je t’en conjure écoute ton coeur. L’amour est plus fort que tout.

— L’amour… Tu n’es pas sur bisounours planète, ma pauvre.

 

Il lance des projectiles sur Circé qui les évite. L’affrontement dure un bon bout de temps. Ça arrange bien la princesse qui avait besoin de réfléchir comment achever ce conflit sans tuer son adversaire. C’est contraire à ses convictions. D’un coup, son visage s’illumine.

 

Une tornade arrive à une vitesse vertigineuse. Marius n’a pas le temps de réagir et se retrouve coincer à l’intérieur.

 

— Ne voulant pas changer de toi même, je te condamne à l’exil sur la terre parmi les humains pour une période de cinq ans reconductibles par mes soins. Je te retire tout pouvoir magique et tu ne pourras plus te transformer en sirène pendant ton expulsion. Toutefois, tu garderas ta mémoire actuelle. Tu vas travailler à un poste le plus difficile qui soit et tu devras aussi aider les plus démunis en participant dans une association. Si dans cinq ans, ton ego est toujours ton maître, je reconduirais ta réclusion. Je le fais pour toi et non pour moi. Réfléchi bien à tes actes. Tu récoltes ce que tu sèmes. Je voulais aussi te dire que je te pardonne Marius.

— Je me vengerai !

— Tu n’en feras rien. Tu es sous le coup de la colère. Tu sais très bien que je suis deux fois plus forte que toi. L’amour est plus fort que la peur.

— Je n’ai pas peur !

— Tu as peur ! Le manque d’amour te fait perdre la tête. Je peux rentrer dans ta tête, Marius. Tu as manqué d’amour, tu étais seul. Être orphelin aussi jeune est difficile. Si tu as besoin de moi, prononce mon prénom et je viendrai pour te guider dans ton travail sur toi.

 

D’un coup, de multiples petites étincelles apparaissent puis disparaissent. Marius n’est plus là. Tous les citoyens, les sorciers et les souverains ont suivi la situation depuis le début. Ils sont tous éberlués.

 

Marius se retrouve dans une minuscule maison, suffisante pour lui seul. La rage s’empare de lui. “Je me vengerai, hurle-t-il. Je me vengerai…”

 

Sandrine Leboeuf

15 janvier 2016

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L’appel du large

 

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